avares, usuriers et cie

gobseck

Gobseck

 

grandet

Grandet, mourant, contemple son or pour la dernière fois

 

Malgré toute l’admiration que Balzac éprouvait pour la Chartreuse de Parme, il ne pouvait s’empêcher de constater, dans le roman de Stendhal, une lacune : pas une fois, il n’y était question d’argent ! Une telle remarque ne saurait étonner si l’on considère que l’argent constituait pour lui , l’âme de la société, le deus ex machina de toutes les vicissitudes humaines. Chez Honoré de Balzac, le thème de l’argent, passion , moteur de la vie des hommes est celui qui revient le plus souvent. C’est un thème d’où jaillissent sans fin, tout comme dans la réalité, des drames violents ou cachés, abjects ou pathétiques, d’où surgissent des personnages au destin tragique –au sens grec du mot-, c’est-à-dire soumis à une condamnation fatale qui pèse sur l’homme et le rend inoxerablement esclave d’une irrésistible passion.

On pourrait, si l’on voulait, ramener tous les personnages de la Comédie Humaine à cet échantillon fondamental, car tous, riches ou pauvres, puissants ou malheureux… d’un bord ou de l’autre, subissent les influences du dieu tout-puissant qui régit le cours de leur existence. Un dieu qui engendre fatalement des mariages ratés, des discordes familiales, des solitudes accablantes et la multiplication de créatures dénaturées que leurs passions ont rendues infirmes intérieurement.


Le maléfice, toutefois apparaîtra avec plus d’évidence chez les « grands prêtres » de l’idole : les avides, les ambitieux, les concupiscents obsédés par une soif inextinguible de pouvoir. Les plus connus entre tous sont les deux avares Gobseck et Grandet. Atteints de la même passion pour l’argent, les deux hommes diffèrent cependant du point de vue psychologique. Gobseck, le vieil usurier enfermé dans le cercle des complots qu’il ourdit sans cesse au détriment d’autrui, est un personnage chez qui l’on distingue beaucoup plus nettement que chez Grandet la portée sociale du vice. Les intrigues et les manigances grâce auxquelles il parvient à séduire ses innocentes victimes ont presque une valeur de symbole. On sent d’emblée, chez lui, la personnification parfaite de ce dieu-argent qui semble décidé à faire perdre aux hommes la mesure de leur dignité.

Chez Grandet, on retrouve tous les traits de l’avarice : il pratique l’usure, il spécule, il est hypnotisé par la couleur de l’or. Cette passion ne cèdera même pas aux approches de la mort : frappé de paralysie au coin de son feu, il pourra rester des heures entières les yeux attachés à ses louis d’or étalés sur la table. Il déclare pour se justifier : « Ça me réchauffe ». Il en tire une véritable jouissance physique. « Grandet est bien plus qu’un avare, il est le représentant d’une époque ». Sa fille, accusée d’avoir prêté son or à son cousin, est séquestrée dans sa chambre au régime du pain et de l’eau. Elle souffre en silence. Mais Grandet ? Grandet, enfermé « à l’extérieur », ne souffre pas moins qu’elle. Il va dans le jardin, et en cachette, la regarde par la fenêtre, réduit comme un malfaiteur à voler des bribes du plaisir d’être père. Pour Grandet, soumis à sa passion dévorante, il n’y a ni paix ni repos. Victime volontaire des rigueurs qu’il s’impose à lui-même, il se prive, par amour de l’or, de toute affection ; il devient « de bronze » et n’accueille qu’avec des mots dédaigneux ou un imperturbable silence les supplications de sa femme mourante. Mais,dit Balzac, depuis que sa femme était malade, « il n’avait plus osé se servir de son terrible ta, ta, ta, ta… ». Faible indice, mais indice significatif tout de même, d’un désarroi : il renonce à un tic de langage enraciné en lui. Toutefois, Grandet ne cède pas, l’or est le plus fort. Assis au chevet de sa femme, impassible en apparence, il est le premier à souffrir du vice qui le torture et lui ronge le cœur.

En ce sens, le destin du Grandet de Balzac paraît plus dramatique et, également, davantage de son époque que celui de tant d’autres avares qui l’ont précédé. Car, sur toutes ces vicissitudes, plane le concept de bourreau-victime condamné à souffrir et à faire souffrir. C’est un homme dominé par un démon beaucoup plus fort que lui, le dieu malin qui l’entraîne sans pitié, et qui, sans trêve, le rend esclave de ces mêmes biens que le malheureux s’imagine posséder et dominer. Sur ce point, Grandet et Gobseck, si différents d’autre part, apparaissent tout à fait semblables. Dans leur désir de maîtriser les objets, tous deux ont perdu, jour après jour, sans même s’en apercevoir, tout sentiment humain, jusqu’au point de voir ces sentiments disparaître en entier dans un destin impitoyable, sans nul espoir de rédemption.

 

les personnages