la couleur des anges

 

louis lambert

Louis Lambert

 

 

 

balthazar claes

Balthazar Claës

 

 

Louis Lambert, plus qu’un roman, est une longue confession , une rêverie. Peu ou pas de trame, sinon celle , extrêmement mince, fournie par la brève existence du l’homonyme du héros. Sous les traits de Lambert, Balzac essaie de faire son propre portrait, ou mieux, de décrire la part de lui-même qu’il veut bien avouer : le penseur-philosophe-poète. Le « génie » en somme, mais vu à la manière romantique dans un style emphatique et pompeux.

Souvent si réaliste dans les descriptions et les portraits d’autrui, Balzac a tendance, lorsqu’il s’agit de lui, à idéaliser. Lambert-Balzac ne joue pas le jeu et n’obéit pas aux règles inexorables de la société humaine ; il n’a pas d’amour de jeunesse, il n’est ni jaloux, ni turbulent, ni mauvais garnement. En somme, il n’a aucune des imperfections qui définissent le « vrai » jeune homme. Il est mélancolique et soucieux, il passe ses journées à réfléchir à des questions philosophiques ou scientifiques, parmi les moins accessibles à l’entendement d’un jeune homme normal. Plongé dans de profondes méditations, il marmonne des lois de la chimie et la Somme théologique. C’est un lecteur si acarné qu’un jour, n’ayant rien d’autre sous la main, « il éprouve un plaisir incroyable à la lecture des dictionnaires ». C’est, en somme un " aigle", et, comme tel, il « traverse les airs complètement détaché des choses qui l’entourent ». Et Louis, adulte, ne sera pas très différent de ce modèle, au contraire ; ses passions para-scientifiques et pseudo-religieuses seront exacerbées jusqu’à la folie.

En homme du dix-neuvième siècle, Balzac partage l’engouement de son époque pour la Science. Il s’exalte au contact des sciences nouvelles comme la physique et la chimie, la psychologie, mais aussi la phrénologie, le magnétisme, la télépathie ; le tout dans un mélange confus, bariolé, pittoresque et fantaisiste.


Dans La Comédie Humaine, d’autre part, très nombreux sont les personnages qui partagent les goûts de Lambert : magnétiseurs qui lisent dans les pensées comme la malheureuse lady Deys dans Le Réquisitionnaire ; savants à moitié fous, obsédés par des problèmes de science-fiction, comme Balthazar Claës dans Le Recherche de l’absolu, hantés par des idées confuses et extravangantes, adeptes de l’occultisme comme Raphaël de Valentin dans La Peau de chagrin.

Chacun d’eux, au fond, cache un Balzac philosophe à sa manière, à mi-chemin entre les sciences occultes, le naturalisme et la physique expérimentale, le tout assaisonné quand même d’une pincée de mysticisme plutôt morbide et très littéraire. Il est difficile de concilier le véritable Honoré de Balzac – le Balzac intime de l’ami Gozlan – avec de telles images de lui. L’écrivain lui-même, du reste, ne semble pas trop à son aise en leur compagnie : parfois, il veut s’en libérer. Le pauvre Louis Lambert, victime de son génie surhumain, et devenu adulte, est précipité dans les Abysses (ou mieux, plane dans les nuages) du Mystère qui l’a toujours fasciné. Il mourra fou, décharné, en prononçant des paroles extravagantes sur la couleur des anges, dans un château isolé, entouré des soins amoureux d’une jeune fille éthérée et sublime. Le Balzac en chair et en os vit, en revanche, en plein centre de Paris, et ne dédaigne pas « les pyramides de poires ou de pêches » qu’il affonte, cravate dénouée et chemise ouverte, riant et brandissant le couteau à fruit « superbe de pantagruélisme végétal ». Et le vrai Balzac, le « pantagruélique », apparaît souvent plus convaincant et – reconnaissons-le – plus sympathique aussi, que les génies cadavériques immatériels nés de sa plume.

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